Sur Netflix, les séries israéliennes ont depuis plusieurs années acquis une solide réputation : Hatufim, When Heroes Fly, Our Boys… Et Fauda, peut-être la plus emblématique, continue de creuser son sillon avec une efficacité redoutable. Quatre saisons déjà disponibles, une cinquième en cours de tournage — dans un contexte post-7 octobre particulièrement chargé en tensions — et un succès mondial qui ne se dément pas. Mais Fauda, c’est bien plus qu’un thriller efficace : c’est une plongée brutale, et souvent bouleversante, dans la réalité du conflit israélo-palestinien, sans jamais tomber dans la caricature.
Une série née du terrain
Créée par Lior Raz (qui interprète aussi le rôle principal de Doron Kabilio) et Avi Issacharoff, journaliste spécialiste du Moyen-Orient, Fauda (« chaos » en arabe) s’inspire directement de l’expérience des auteurs dans les unités spéciales israéliennes d’infiltration (mista’arvim). Ces unités opèrent sous couverture en territoire palestinien, mêlant dialecte arabe, déguisement et opérations chirurgicales souvent létales.
Cette connaissance intime du terrain offre à la série un réalisme saisissant, renforcé par une mise en scène nerveuse, des dialogues bilingues (hébreu et arabe) et des personnages complexes, bien loin des clichés habituels. Chaque camp est montré avec ses contradictions, ses douleurs, ses failles. On tue beaucoup dans Fauda, des deux côtés, et l’on souffre aussi beaucoup. Militaires israéliens, agents du Hamas, membres de l’autorité palestinienne, civils pris entre deux feux : tous sont montrés dans leur humanité, souvent déchirés par des dilemmes moraux, familiaux ou identitaires.
Pas de héros, pas de monstres
Le génie de Fauda, c’est de refuser le manichéisme. Les soldats israéliens ne sont ni des anges ni des machines : ce sont des hommes fatigués, parfois brisés, qui doutent, qui aiment, qui dérapent. Les palestiniens ne sont pas des caricatures, y compris dans le camp des terroristes : ils sont aussi des pères, des fils, des frères, parfois pris dans un engrenage plus vaste qu’eux. La série ne nie pas la violence, elle ne l’excuse pas non plus — elle la montre, crue, dans toute sa complexité tragique.
La saison 4 emmenait ainsi Doron jusqu’en Belgique, face à un ennemi affilié au Hezbollah, brouillant encore les lignes entre guerre extérieure et affrontements intérieurs et montrant la différence abyssale de niveau entre autorités belges et autorités israëliennes dans la lutte contre le terrorisme. La saison 5, attendue pour 2026, se tournera entre Israël et l’Europe, avec un mot d’ordre clair : encore plus de réalisme, y compris dans la distribution des rôles, désormais strictement calée sur les origines culturelles des personnages (plus de comédiens juifs jouant des Arabes, et inversement).
Une série endeuillée… et incarnée
Depuis l’attaque du 7 octobre 2023 par le Hamas, Fauda est devenue malgré elle un miroir encore plus sensible du réel. Le producteur Mata Meir a trouvé la mort à Gaza. L’acteur Idan Amedi, également engagé dans Tsahal, a été grièvement blessé. Quant à Lior Raz lui-même, il s’est rendu dans le sud d’Israël pour venir en aide à des civils traumatisés. La série n’est plus une fiction éloignée : elle est ancrée dans une actualité brûlante, qu’elle s’efforce de traiter avec justesse.
Diffusée initialement sur la chaîne israélienne Yes, Fauda a trouvé sur Netflix un public mondial. Elle a été classée par le New York Times parmi les meilleures séries internationales de la décennie. Pourtant, elle dérange. En Israël, certains l’accusent de ternir l’image de l’armée. Du côté palestinien, des voix dénoncent une œuvre de propagande. La campagne BDS a même tenté — sans succès — de faire retirer la série de la plateforme américaine.
Mais c’est peut-être justement là la force de Fauda : personne ne sort indemne de son visionnage. Ni les personnages, ni les spectateurs.
Dans un monde où le storytelling géopolitique repose souvent sur des simplifications binaires, Fauda rappelle que la réalité, elle, est grise, mouvante, tragique. Et que la guerre ne laisse que des cicatrices, des non-dits, des solitudes. Pour ceux qui veulent comprendre l’âme fracturée d’un conflit sans fin, Fauda est bien plus qu’une série d’action. C’est une immersion — parfois insoutenable — dans le chaos humain, où chacun, quelle que soit sa cause, finit par perdre un peu de son humanité.
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