Ronde van Vlaanderen. Le Tour des Flandres, ou l’Évangile selon Saint Paterberg

Il y a des dimanches où l’on va à la messe. D’autres, où l’on va au bistrot. Et puis il y a ceux où l’on regarde passer les martyrs, sur les pavés tranchants des Flandres, entre une brume de bière et une prière criée en flamand. Ce dimanche 6 avril 2025, les cloches ne sonneront pas pour Pâques — ça viendra plus tard — mais pour un autre genre de miracle : celle d’une course cycliste qui sent la sueur, le bitume gras, la cervoise tiède, le combat à mains nues entre l’homme et la pente.

Depuis 1913, chaque printemps, le Ronde van Vlaanderen trace une croix dans le calendrier des braves. Elle n’a rien d’une épreuve banale : c’est une Passion roulante, un chemin de croix hérissé de cailloux, une légende nationale faite de larmes, de boue et de gloire. Ici, les pavés prient.

Les pavés ont des oreilles

À Paris, on les jetait sur les CRS. En Flandre, on les vénère comme des reliques. Chaque caillou du Koppenberg, du Taaienberg ou du Vieux Quaremont pourrait raconter une histoire de défaite héroïque ou de victoire arrachée au néant. Le sol, ici, a de la mémoire. Et les spectateurs aussi, ces milliers de Flamands entassés sur les talus, drapeaux noirs et jaunes au vent, gueule rougeaude et gosier ouvert.

Le Ronde, ce n’est pas qu’une course : c’est un peuple qui regarde passer sa propre histoire sur deux roues.

Depuis 1913, le Ronde est le grand théâtre flamand du courage à l’état brut. Une scène sans rideau, mais avec pavés. Ici, point de dolce vita à l’italienne, ni de verres de chianti pour célébrer les évasions buissonnières. Ici, c’est la sueur qui tient lieu de vin, et les bergs, ces côtes courtes mais cruelles, font office de stations du chemin de croix. Le Koppenberg, par exemple, avec ses 22 %, semble avoir été dessiné par un géomètre alcoolique et pavé par des maçons sadiques.

Le Ronde n’a jamais cessé, sauf quand les obus tombaient plus dru que la pluie. Il survécut à la guerre, à l’asphalte, au vent de la modernité. Il s’obstine. On dirait un coureur belge, qui s’élance sous la pluie avec des chaussettes de laine et le cœur en bandoulière. Il s’est fait le reflet d’un peuple qui a longtemps été méprisé dans sa propre maison. Quand Karel Van Wijnendaele lança le premier Ronde, c’était autant une course cycliste qu’une déclaration d’amour à la Flandre humiliée. « Toutes les villes flamandes doivent contribuer à la libération du peuple flamand », écrivait-il. À l’époque, les Flamands lavaient les bouteilles, servaient à table, et regardaient passer les francophones en haut-de-forme. Alors, ils se mirent à pédaler. Et à gagner.

Le Tour des Flandres, c’est la revanche des humbles. C’est le journal SportWereld distribué aux portes des usines, le pauvre gamin de Thourout qui devient prophète à force de coups de guidon. C’est aussi l’histoire de Paul Deman, premier vainqueur en 1913, qui cachait des messages dans sa dent en or pour les transmettre à l’armée belge. Arrêté, il faillit être fusillé par les Allemands. Il survivra à la guerre… et gagnera Paris-Roubaix. À la Flandre, les héros ne manquent pas.

Depuis, ils se succèdent. Buysse, Schotte, Museeuw, Boonen, Cancellara, Van der Poel : autant de noms qui claquent comme des chaînes sur les pavés mouillés. On dit souvent que le Ronde est imprévisible. C’est faux. Il est juste impitoyable. Il ne récompense pas les plus forts, mais les plus entêtés. Ceux qui ne renoncent pas, même quand ils glissent sur le Koppenberg, même quand le vent vous mord les mollets comme un chien galeux.

Le parcours, lui, a changé. On est passé de Gand à Bruges, puis à Anvers. On a quitté le Mur de Grammont pour le Vieux Quaremont. Mais l’esprit est resté. La Flandre orientale, ses routes qui se contorsionnent comme un vieux chêne dans le vent, ses monts pavés et ses villages aux noms rugueux — Melden, Kluisbergen, Oudenaarde — sont toujours le cœur battant de cette liturgie. Depuis 2012, Audenarde est l’arrivée. Le Vieux Quaremont et le Paterberg, montés deux fois, forment un duo infernal, un diptyque de souffrance et de gloire.

Il y aura du monde, dimanche. Ils seront des centaines de milliers, collés au fossé, plantés sur les talus comme des statues de saint local, gueulant, chantant, pleurant parfois. Car le Ronde, c’est aussi un chœur populaire, une liesse ancienne, un carnaval de sueur. Ce n’est pas pour rien qu’on y a vu des coureurs remporter en prime une boîte de rasoirs, un poêle, ou même une machine à laver, comme au temps de Magni. Le Ronde, c’est aussi ça : une grande foire flamande, où l’on vend son âme pour une place au soleil.

Les coureurs, eux, savent ce qu’il en coûte. Le Tour des Flandres est une bataille rangée. Il n’est pas rare qu’on y finisse à pied, ou dans le fossé. En 1987, Skibby manqua d’y perdre la jambe. En 1985, Vanderaerden, pris dans la tempête, roule seul dans un paysage d’apocalypse, pendant que les autres s’abandonnent à la pluie et à l’oubli. En 1969, Merckx, lancé à 70 km de l’arrivée, roule contre le monde entier et gagne avec plus de cinq minutes d’avance. Ce jour-là, il crucifie ses rivaux comme d’autres l’ont été sur les pavés du Golgotha.

Et cette année ? Mathieu van der Poel, déjà triple vainqueur, cherche une quatrième couronne. Mais le Ronde n’aime pas les rois trop sûrs d’eux. Il les fait tomber dans les virages, ou crever au pied du mur. Il les attend au tournant, comme un vieux gendarme flamand qui distribue des claques.

Dimanche, ce sera donc la fête. Pas de Pâques au calendrier, mais une Passion en direct. On ira communier dans la boue et l’effort. On verra des flammes dans les yeux, de la rage sur les visages, et parfois, au sommet du Paterberg, un peu de grâce. Alors, on saura que le Ronde n’est pas une course. C’est un miracle renouvelé chaque année. Une offrande au peuple flamand. Et aux poètes à bicyclette.

YV

Crédit photo :  Wikipedia (ronde 2018)
[cc] Breizh-info.com, 2025, dépêches libres de copie et de diffusion sous réserve de mention et de lien vers la source d’origine

Cet article vous a plu, intrigué, ou révolté ?

PARTAGEZ L'ARTICLE POUR SOUTENIR BREIZH INFO

Une réponse à “Ronde van Vlaanderen. Le Tour des Flandres, ou l’Évangile selon Saint Paterberg”

  1. Régis DE MOL dit :

    Merci Yann pour cette véritable ode à la Flandre et au peuple flamand. Le mien !
    « Ce peuple-là est indestructible » Léon Daudet à propos des Flamands.
    Puisse-t-il avoir vu juste !
    « La France est une grande carpette entre la Bretagne et la Flandre » m’avait un jour déclaré Glenmor, de passage en Flandre française.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

ARTICLES EN LIEN OU SIMILAIRES

Cyclisme, Sport

Cyclisme. Printemps du pavé : Avec le Het Nieuwsblad débute la saison des classiques flamandes jusqu’à Paris-Roubaix

Découvrir l'article

PARTICIPEZ AU COMBAT POUR LA RÉINFORMATION !

Faites un don et soutenez la diversité journalistique.

Nous utilisons des cookies pour vous garantir la meilleure expérience sur Breizh Info. Si vous continuez à utiliser le site, nous supposerons que vous êtes d'accord.

Clicky